Beau départ, formidable adieu ! Samedi 1er mars, après une représentation électrisante du ballet Onéguine, de John Cranko, le danseur étoile de l’Opéra national de Paris Mathieu Ganio a salué pour la dernière fois le public du Palais Garnier. Quel plaisir de le contempler sous une pluie de paillettes, le voir étreindre ses partenaires et collègues, de Ludmila Pagliero à Dorothée Gilbert en passant par Clairemarie Osta, venues le fêter et l’entourer. Ovationné pendant plus de trente minutes par les spectateurs debout, il a rayonné comme à son habitude, tranquillement, savourant cet instant unique, quasiment irréel dans sa charge émotionnelle.
« Je ne veux pas que ce soit quelque chose de larmoyant mais quelque chose d’heureux, déclarait-il sur le compte Instagram du Ballet de l’Opéra national de Paris. Je veux laisser une belle image… Il faut bien passer à la suite et ça va être cool. » Non seulement, le moment a été magnifique et curieusement joyeux mais son image plane haut. En observant son interprétation si somptueusement articulée du personnage complexe et blessé d’Onéguine – « le ballet de [m]es rêves pour partir » –, on est déjà en manque de sa façon fine de laisser les rôles, en particulier ceux à fort impact théâtral, le traverser, voire même le transpercer, sans forcer l’expression.
Vingt et un ans que Mathieu Ganio tient la barre de l’excellence à l’affiche de l’Opéra national de Paris. Couronné étoile de la compagnie en 2004 à l’âge de 20 ans, celui qui a tout dansé au point que sa biographie ressemble à une histoire de la danse, a choisi de prendre sa retraite à 41 ans, un an avant l’âge officiel. Sa haute virtuosité et sa clarté d’interprétation ont servi la cause de tous les registres artistiques. Plus que parfait dans les monuments classiques du répertoire dont ceux chorégraphiés par Rudolf Noureev tels Le Lac des Cygnes ou La Belle au bois dormant, Ganio a également emporté l’adhésion dans des œuvres délicates à saisir telles L’oiseau de feu, de Maurice Béjart, Le Rendez-vous, virée nocturne vers l’amour qui tue, et Le Jeune Homme et la mort, de Roland Petit, avec qui il a par ailleurs commencé à danser enfant auprès de ses parents, Dominique Khalfouni et Denis Ganio, alors interprètes au Ballet national de Marseille.
Mathieu Ganio s’est aussi risqué avec succès dans des écritures contemporaines signées par les chorégraphes William Forsythe, Angelin Preljocaj ou Wayne McGregor. En 2018, il plongeait dans le travail peu repéré en France d’Ivan Perez pour The Male Dancer. Trois ans après, il acceptait le rôle secondaire de Tybalt dans Roméo et Juliette, de Noureev. Il nous confiait lors d’un entretien en 2021 : « Je ne veux pas m’accrocher à un répertoire mais m’ouvrir à un nouveau spectre de langages chorégraphiques. J’ai accepté cette saison de danser pour la première fois Tybalt au lieu de Roméo et pour moi, ce n’est ni clivant ni vexant en tant qu’étoile de le faire. Je veux continuer à repousser mes limites. »
Cette longévité, Mathieu Ganio a su l’entretenir, y veiller en dépit d’une double hernie à l’âge de 24 ans qui l’a contraint à une grande vigilance. « J’aurais abordé mon métier avec plus de légèreté si j’avais été moins blessé, nous disait-il. Il faut toujours veiller à ne pas régresser techniquement et garder son niveau sans faire le truc de trop… » Cette sagesse lui a permis de maintenir son cap. S’il reste discret sur sa seconde carrière, il évoque une formation à venir en laissant la porte ouverte à différents projets artistiques en France et à l’étranger.
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