Quel designer pour Gucci ? Pour Jil Sander ? Quel sera l’avenir de Fendi ? Les deux premiers jours de la fashion week automne-hiver 2025-2026 de Milan, qui a débuté le 25 février, ont laissé des questions sans réponses. Après les incertitudes, place à la constance ! Un certain nombre de marques italiennes emblématiques se sont concentrées sur ce qu’elles savent faire de mieux.
Chez Prada, le défilé est toujours appréhendé comme un laboratoire de réflexion vestimentaire. « Nous nous sommes demandé : qu’est-ce que la féminité ? C’est un questionnement perpétuel, une manière de lancer de nouvelles discussions », affirme Miuccia Prada. « Quand on parle de beauté féminine, il est souvent question de restreindre le corps, estime, de son côté, Raf Simons. Ici, il est libéré. Comme nos idées : nous ne voulions pas nous limiter avec un récit ou un thème. Nous aimons prendre des risques pour essayer de créer quelque chose de différent. » Dans l’enceinte de la Fondation Prada, le décor souligne la notion d’étrangeté organisée, avec des échafaudages de chantier installés sur deux étages tapissés d’une élégante moquette aux motifs Art nouveau.
La première silhouette donne le ton : de loin, c’est une charmante petite robe noire portée avec un sac à main et des escarpins. De près, la robe est un peu trop grande pour être vraiment élégante, et décorée de quatre boutons bizarres qui ne ferment rien, disposés en carré sur le torse. Les souliers semblent usés, et un surplus de cuir crée une boursouflure sur le coup de pied.
La suite est à l’avenant : on croit toujours apercevoir la silhouette chic de la grande bourgeoisie italienne, on découvre des tissus froissés ou incrustés de faux plis ; de la fourrure étouffée par un film en plastique transparent ; des jupes retenues par un cordon autour de la taille, comme des bourses ; des boutons surnuméraires et des nœuds aplatis. Quelques pièces très séduisantes, comme un blouson zippé rose pâle, un pantalon marine, qui tombe parfaitement, et une chemise marine aux boutons bijoux, viennent rappeler que Prada ne se limite pas aux concepts, et dispose d’un vrai sens du commerce.
Motifs géométriques « eighties »
lan Griffiths, qui travaille chez Max Mara depuis trente-huit ans et à la direction artistique depuis 2009, s’appuie chaque saison sur des figures littéraires ou historiques pour procéder à de légers ajustements dans son vestiaire glamour et élégant. Cette fois-ci, ce sont les sœurs Brontë qui l’ont inspiré. « Ces femmes ont fait preuve de sang-froid pour gravir l’échelle sociale, jusqu’à ce que leur passion les rattrape, rappelle le créateur britannique. Mais comment traduire leur vestiaire de manière contemporaine ? Je ne voulais pas que ça ressemble à un drame en costume diffusé le dimanche soir sur la BBC ! »
Le designer sexagénaire sait y faire. Il pioche des éléments-clés de la garde-robe du XIXe siècle qu’il passe à la moulinette Max Mara, c’est-à-dire des matières luxueuses, des silhouettes monochromes, des formes épurées, et y ajoute quelques détails détonnants. Ainsi, les redingotes se voient adjoindre des doublures matelassées, des manches en cuir ou en peau lainée ; les gilets sont raccourcis, portés sous une veste ou par-dessus un manteau structuré ; les jupes amples sont tricotées dans une maille épaisse et décorées de larges poches plaquées. Et puis, il y a toujours les manteaux signature de la marque, cette fois-ci déclinés en pardessus militaire, en robe de chambre enveloppante ou en parka luxueuse. Un beau vestiaire clairement inadapté pour parcourir les landes sauvages du Yorkshire, mais parfait pour briller en (bonne) société.
Du côté d’Emporio Armani, rien ne change. Pour sa ligne plus décontractée lancée en 1981, Giorgio Armani, 90 ans, use toujours des mêmes ingrédients : les silhouettes sont fluides, les tissus souples, le noir est une base commune à la plupart des looks, parfois agrémenté de tons irisés, de motifs géométriques eighties ou d’un jeu sur les matières. Cette saison, la nouveauté se niche dans le thème des cartes à jouer, qui apparaissent sous forme d’imprimés ou de détails brodés. Quelques silhouettes épurées se détachent de l’ensemble : un costume trois pièces à rayures tennis, un manteau duveteux anthracite ou encore un ample tailleur léopard rappellent que Giorgio Armani n’a certes pas fait évoluer son style depuis plusieurs décennies, mais qu’il est capable d’atteindre l’intemporalité.
« Je veux revenir à l’essentiel de Tod’s, un luxe artisanal, mais tourné vers l’avenir », affirme, de son côté, Matteo Tamburini, qui, depuis son arrivée au poste de directeur artistique il y a un an, opère un spectaculaire réveil de la marque fondée en 1978. Cette saison, il s’inspire du Pavillon d’art contemporain de Milan, un bâtiment moderniste de l’après-guerre, détruit puis reconstruit après un attentat en 1993. « Le contraste entre la destruction et le renouvellement est au cœur de la collection », explique le designer italien, pour qui le défilé n’est pas qu’un choix esthétique, mais une manière d’incarner une « Italie moderne, sophistiquée ».
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La subtilité de ce vestiaire est d’être riche, mais pas ostentatoire : des larges capes bordées de cuir enrobent les manteaux ceinturés en laine épaisse ; des pulls si fluides qu’ils semblent glisser sur la peau comme un liquide sont associés à des jupes où la soie a été tellement peignée qu’elle en devient transparente ; des robes fendues très simples sont égayées par des écharpes à franges qui se confondent avec des colliers… Un langage tactile et visuel propre à Matteo Tamburini que Tod’s serait bien inspiré de garder longtemps. La constance, parfois, a du bon.
Source du contenu: www.lemonde.fr
