L'Atelier politique – Bruno Le Maire : «Le modèle français est devenu un anti-modèle»

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Ancien ministre de l’Économie et des Finances de 2017 à 2024, Bruno Le Maire publie aux éditions Gallimard Le temps d’une décision, un essai sur la paralysie de l’État, l’urgence de réformer le modèle français et l’avenir de l’Europe. Invité de L’Atelier politique, il répond aux questions de Frédéric Rivière.

 

La monarchie technocratique en accusation

Bruno Le Maire se décrit lui-même comme « un pur produit » du système qu’il entend dénoncer. Il y voit une exigence de lucidité. Le diagnostic qu’il pose dans son livre est implacable : l’État français ne fonctionne plus.

« Le fonctionnement de l’État autour des hauts fonctionnaires ne donne pas les résultats que les Français sont en droit d’attendre. On ne sait plus qui fait quoi. Plus personne n’est responsable de rien. »

La formule qu’il emploie dans le livre est sévère. Bruno Le Maire dénonce une « monarchie technocratique », incarnation d’un pouvoir confisqué par des personnes qui n’ont de comptes à rendre à personne.

« J’appelle monarchie technocratique cette ambiance de cour où des cloportes, jamais élus, jamais confrontés au peuple, jamais sortis du cocon de leurs certitudes, exercent un pouvoir de nuisance sans limites parce qu’ils nichent dans la bonne aile du palais. »

Pour Bruno Le Maire, la solution passe par une réforme radicale du recrutement et de l’organisation des élites. Il plaide pour une direction de l’État ouverte aux chefs d’entreprise, aux scientifiques, aux professionnels du privé, nommés pour des mandats limités. Il réclame également que les ministres retrouvent une autorité pleine et entière sur leur administration.

« La haute fonction publique doit être indépendante. Son recrutement doit être infiniment plus varié qu’il ne l’est aujourd’hui. »

 

La dette : une scène fondatrice

Bruno Le Maire a choisi d’ouvrir son livre par une anecdote personnelle. À Chamonix, un homme l’interpelle violemment : il refuse de lui serrer la main, lui reproche d’avoir « ruiné nos enfants » et lui conseille de se mettre « la tête dans un trou de golf ».

« La vie politique, c’est beaucoup de cicatrices, c’est des réussites et c’est beaucoup d’échecs. Le rétablissement des comptes, je n’y suis pas arrivé, malgré tous les efforts que j’ai pu faire, toutes les décisions difficiles que j’ai pu prendre. »

Bruno Le Maire retrace l’entretien de près d’une heure qu’il a eu avec cet homme. Il y voit le révélateur d’un problème structurel, non d’une responsabilité individuelle.

« Depuis que je suis parti, la dette a augmenté de 250 milliards d’euros. Donc, si ça se trouve, le problème, ce n’est pas Bruno Le Maire. C’est un problème systémique d’accroissement de la dette depuis 40 ans dans notre pays. »

Sur la trajectoire à suivre, Bruno Le Maire est net : ni augmentation des impôts, ni abandon de la réforme des retraites. Il plaide pour une refondation du modèle social, de la santé et de la retraite.

« Soit vous refondez le modèle de protection sociale, soit je veux peser mes mots, nous irons droit dans le mur. »

 

La décision confisquée

Le fil conducteur du livre est l’érosion de la capacité à décider. Bruno Le Maire tire ce constat de trente ans de vie publique.

« La décision est l’essence de la politique. Elle est devenue le talon d’Achille des démocraties. »

Bruno Le Maire illustre ce diagnostic par l’exemple d’une retenue collinaire en Lot-et-Garonne : le président de la République avait donné son accord, le ministre de l’Agriculture aussi. Un an plus tard, rien n’avait bougé.

« Comme tout le monde décide de tout, plus personne n’est responsable de rien. Voilà exactement la situation de l’organisation de la vie politique en France. »

Face à ce constat, Bruno Le Maire formule des propositions précises : dix ministres fixés dans la Constitution, un droit de veto budgétaire pour le ministre des Finances, une autonomie fiscale et normative accordée aux collectivités locales, et un recours plus fréquent au référendum.

« La meilleure façon de défendre la démocratie, c’est d’aller au cœur de la démocratie, c’est-à-dire aller vers le peuple. »

 

Le principe d’innovation contre le principe de précaution

Bruno Le Maire pointe un autre frein : la culture du risque zéro qui paralyse l’action publique. Il constate que, malgré les discours sur la simplification, la France n’a jamais compté autant de normes.

«Ça fait dix ans qu’on dit qu’il faut simplifier, qu’il faut moins de règles, moins de normes. Le couperet vient de tomber : il n’y en a jamais eu autant. Nos concitoyens disent légitimement : mais c’est quoi ces branquignols ? »

Bruno Le Maire plaide pour substituer au principe de précaution un principe d’innovation. Il y voit une condition pour que la France tire parti de la révolution technologique en cours, de l’intelligence artificielle aux semi-conducteurs.

« C’est le moment de prendre des risques. C’est le moment de retrouver l’esprit français qui est un esprit scientifique, innovant, un esprit qui creuse l’avenir au lieu de se réfugier systématiquement dans le passé. »

 

La France dans le monde : qui décide en 2026 ?

Bruno Le Maire dresse un tableau sombre des rapports de force internationaux. Selon lui, le monde est aujourd’hui dirigé par trois forces : les dirigeants autoritaires, les géants de la technologie et les grands fonds d’investissement.

« Ceux qui dirigent le monde, ce sont soit les dirigeants autoritaires, Donald Trump, Xi Jinping, Vladimir Poutine, soit des gens que l’on voit moins mais qui ont peut-être une influence tout aussi importante : ce sont les gens de la tech. »

Pour Bruno Le Maire, la France et l’Europe ont tous les atouts pour peser dans ce monde. Mais à une condition : réformer leur organisation politique.

« Le problème, ce n’est pas les Français. Le problème, c’est la politique. Et tant que vous ne changerez pas l’organisation politique du pays, les Français seront bridés dans leurs résultats. »

 

L’Union franco-allemande, nécessité absolue

L’axe franco-allemand est, pour Bruno Le Maire, le pivot indispensable d’une Europe forte. Il déplore l’éloignement progressif des deux pays et formule des propositions concrètes.

« Je pense que l’Union franco-allemande est devenue une nécessité aujourd’hui. Si vous voulez résister à la montée en puissance extraordinairement rapide de la Chine et des États-Unis. »

Bruno Le Maire propose notamment de remplacer le Conseil des ministres franco-allemand semestriel par une réunion mensuelle, et d’aligner les calendriers électoraux des deux pays. Il illustre l’urgence par le dossier de l’industrie automobile.

« Si nous ne sommes pas capables, Français et Allemands, d’avoir une stratégie commune sur l’industrie automobile dans quelques mois, l’industrie automobile européenne aura laissé la place à l’industrie automobile chinoise. »

 

Sécurité : changer le droit si nécessaire

Bruno Le Maire aborde également la question de la sécurité, qu’il érige en condition préalable à toute paix civile. Trente ans de déplacements en France lui ont permis de mesurer l’extension du trafic de stupéfiants.

« Où que j’aille en France, grandes villes ou petites villes, quartiers sensibles ou petites communes rurales, le constat est le même : la gangrène de la drogue a pris partout. »

Pour y répondre, Bruno Le Maire plaide pour des capacités d’enquête élargie, des perquisitions administratives simplifiées, et, si nécessaire, des évolutions du cadre juridique.

« Je sais que c’est en dehors du droit tel qu’il existe aujourd’hui, mais tout cela me paraît absolument indispensable si on veut rétablir la paix civile et la concorde dans notre pays. »

 

2027

Les dernières lignes du livre de Bruno Le Maire sont explicitement politiques. Sans annoncer de candidature, il ne ferme aucune porte.

« L’engagement politique fait partie de ma vocation personnelle, comme l’écriture, et je le poursuivrai quoiqu’il arrive. »

Sur la dette, il refuse de fixer un délai mais insiste sur la direction : une baisse régulière, année après année, à la faveur d’une refondation complète du modèle économique et social.

« Ce qui compte plus que tout, ce n’est pas le délai, c’est la direction. Si vous avez une direction dans laquelle la dette baisse régulièrement, année après année, parce que vous avez refondé le modèle, c’est l’état final souhaité. »

Bruno Le Maire referme ainsi un livre qui se lit moins comme un bilan que comme un programme : celui d’un homme qui veut croire que la France peut redevenir, selon ses mots, « la grande nation qu’elle a été ».

Source du contenu: www.rfi.fr

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